Empires illusoires les paris perdus de la colonisation

Résumé :

Les Anglais auraient voulu faire de l'Amérique du Nord une seigneurie féodale et transformer profondément la civilisation des Indes ; les Français étaient persuadés de pouvoir implanter une colonie de peuplement agricole en Algérie ; tous pensaient exploiter sans difficultés les ressources de l'Afrique et y contrôler les systèmes de production... Or, quelle qu'ait été la puissance de ces empires, ils ont dû faire le deuil de leurs ambitions face à l'écart béant entre ce qu'ils avaient imaginé et la réalité des terres qu'ils entendaient dominer.
Comment se brisent les rêves des colonisateurs ? Comment, à leur corps défendant, doivent-ils modifier leurs plans d'aménagement des territoires, d'encadrement des populations, et revoir à la baisse leurs prétentions jusqu'à la déroute et l'effondrement de tout ce qui avait été bâti ?
En un essai dense et documenté, nourri d'analyses approfondies des débats politiques et intellectuels du temps, Bouda Etemad en arrive à une conclusion radicale : les empires coloniaux sont illusoires, et cela tient à l'ignorance et à l'esprit de coercition dont font preuve leurs bâtisseurs, lorsqu'ils prétendent transformer des milieux et des sociétés dont la complexité les dépasse de très loin.

Mon avis :

Quand il y a colonisation il y a trois principaux objectifs : apporter le progrès, s’enrichir et contrôler le territoire. Ceci implique donc une idéologie, toute sorte d’investissements, mais aussi une politique pour favoriser ses investissements ; à travers l’approche de quatre colonies Bouda Etemad va nous montrer l’adaptation et  l’échec des métropoles face à la réalité du terrain, et ceci dans divers domaines et plusieurs époques.

Il va ainsi montrer que l’échec des colonies résulte de divers facteurs, comme celui des populations coloniale et métis qui peuvent être source de tension, d’indépendance et de mauvais comportement comme c’est le cas en Virginie et dans l’Empire Espagnol par exemple. L’auteur va aussi indiquer que ces précédents peuvent servir d’exemple au refus d’intégrer par la suite des métis dans la politique coloniale mais aussi de faire venir des blancs porteurs de trouble, comme c’est le cas en Inde avec la Compagnie des Indes orientales qui participe à la direction du pays.
Bouda Etemad, va cependant montrer que l’échec des colonies ne vient pas que des métis et colons, mais vient aussi de la mauvaise politique des métropoles. Cette dernière peut pousser à la révolte comme avec la Tea Party à Boston en 1773, mais aussi à la pauvreté et à l’exploitation des autochtones, où l’habitant « indigène » est assommé d’impôt afin de le forcer à travailler pour la métropole comme c'est le cas en Afrique.
Mais cette politique conduit aussi à de mauvais choix plus stratégiques comme le souligne un contemporain de la colonisation algérienne Louis-André Pichon, quand il dit notamment que c’est une erreur de ne pas s’appuyer sur les autochtones et de mettre à leur tête des français, afin de pouvoir diriger et contrôler correctement le pays, à l’exemple des anglais en Inde ou de l’Empire Ottoman en Algérie avant la conquête française qui était dirigé par des turcs. Dans le but bien sûr d’assurer une pérennité française.

L’échec c’est une chose - et il y a bien d‘autres raisons à l’échec -, mais avant cela il y avait l’adaptation des colonies. Cette adaptation indique donc que les européens ont buté sur des réalités et qu’il fallut adapter une politique en fonction de cela afin de s'affirmer un peu plus sur ces terres étrangères. Comme ce fut par exemple le cas en Algérie, où les colons ont réclamé les mêmes droits qu’en métropole, voire des droits supérieurs comme des avantages fiscaux, mais aussi d’avoir à Paris des représentants. En Virginie, cela passe un temps par l’instauration d’un régime militaire pour dominer les colons soi-disant incapables de se tenir et donc mettant en danger la survie de la colonie.
Ces exemples comme bien d’autres dans le livre (la rationalisation du système d'exploitation, la naturalisation des populations européennes, l'investissement fébrile en Afrique, etc.) indiquent donc qu’il y a beaucoup d’ajustement sur le terrain. Ceci représente donc finalement une politique qui se fait un peu sur le tas, selon les besoins et l’évolution des choses et montre donc le mauvais calcul des métropoles puisque le plan de base ne fut pas respecté.

La mauvaise approche des politiques coloniales (ce qui veut dire qu’il y a eu des décisions tranchées), l’adaptation des empires, sont, certes, une part importante du livre mais ne sont pas tout. En effet, l’avantage du livre c’est qu’il ne s’arrête pas que sur des résultats et des actions, mais s’intéresse à tout le cheminement de la pensée qu’il y a eu en amont et pendant la colonisation. Et là on va se rendre compte que personne n’avait la même vision sur la colonisation et la manière de coloniser. Il y en avait même qui était contre parce qu’elles n’auraient rien apporté, comme le pense pour l’Algérie le Baron de Lacuée.
« Le commerce d'exportation que nos fabriques pourront faire avec ce royaume sera nul, parce que les habitants ne consomment rien ou presque rien de ce que produisent nos fabriques ; que les denrées que nous en tirerons seront en petite quantité, donneront peu de profit, et que, sans posséder cette colonie nous pouvons nous procurer ces mêmes avantages.
Le seul parti que nous ayons à prendre c'est d'abandonner promptement [...] ces rivages barbares. » p.124

Ces pensées en amont et pendant la colonisation, sont intéressantes à approcher car on voit qu’elles sont multiples et butes souvent face aux terrains, face aux intérêts, face aux force en présence, face aux politiques, mais aussi face à ce qu’on imagine comme pour l’Inde par exemple. En effet, la politique prônée par la Compagnie des Indes orientales qui ne veut surtout pas de colon dans la colonie, est en opposition totale avec celle de certains gouverneurs, notamment Bentinck, qui lui aimerait favoriser l’implantation britannique par l’investissement étrangers et la venue des blancs, afin de favoriser dans le même temps un souffle de modernité tant industriel que civilisateur sur l’Inde, ceci avec le partenariat des autochtones qui pour certains croient aux bienfaits de l'Angleterre pour avancer sur le chemin de la modernité.
« La présence de settlers et de leurs descendants ne présenterait que des avantages : meilleurs diffusions des valeurs et des savoirs occidentaux, essentielles au bien-être de la  population indienne ; introduction facilitée de capitaux et de techniques européens, seuls à même de développer les ressources naturelles du pays ; création entre gouvernants et gouvernés, indispensable à la stabilité et à la consolidation de la domination britannique. Autrement dit, restreindre la présence européenne c’est aller contre la prospérité et la pérennité de l’empire en Inde ». p.88
Le rêve de Bentinck n'a jamais été réalisé, mais j’ai cité cet exemple parce qu’il représente l'affrontement de deux idées politiques contradictoires, mais aussi parce qu’il est intéressant de voir que là où a échoué l’Empire britannique - la modernisation du pays -, les autochtones importants y ont cru, mais déçus, ce manque est devenu un motif de scission. Ici, c’est principalement la déception d’une promesse non tenue qui fait l’échec.

En résumé, c’est un livre que j’ai apprécié lire, même s’il n’a pas toujours était facile sur certains passages. Toutefois et malgré ceci, j’ai apprécié découvrir la trahison des idéologies, de découvrir le fait que les métropoles coloniales ont buté face à la réalité, de découvrir un peu plus les terrains de la colonisation, les politiques improvisées mais aussi les politiques déçues. 


Editions Vendémiaire.