variation sur l'ancien régime

Résumé :

Un souverain régnant sans discernement, la corruption répandue partout, un clergé hypocrite assurant sa domination par l'intolérance... Les stéréotypes ont la vie dure sur l'Ancien Régime, référence obligée pour qui veut stigmatiser un système politique et social auquel nous aurions heureusement échappé grâce à la Révolution. Autant d'idées reçues héritées du XIXe siècle, que l'un des plus grands spécialistes du XVIIIe siècle français conteste ici avec force, à travers des études de cas très précises et documentées : fonctionnement de la cour, rôle des femmes, puissance de l'opinion... D'ailleurs, si l'Ancien Régime était si mauvais, survivrait-il encore, sous tant de formes, dans nos institutions actuelles ? Une réflexion décapante sur nos pratiques politiques. Et une contribution au débat jamais clos sur ce qui serait le meilleur système de gouvernement.

Mon avis :

Censeur, despotique, terrible… telles sont les images qui circulent sur l’Ancien Régime. Bien sûr ces images ne sont pas tout à fait fausses, l’édit de Fontainebleau, les querelles jansénistes, la censure, etc., sont là pour nous le rappeler. Toutefois, arrêter l’Ancien Régime à ces images dominantes serait une erreur, puisque ce régime politique qui a duré plusieurs siècles a connu plusieurs mutations (beaucoup au 18ème siècle), ainsi que plusieurs rois et ministres aux personnalités diverses, changeant ainsi la perception uniforme que l’on peut en avoir. Ces variations qui indiquent que rien n’est statique, et montre que parfois on peut avoir un regard décalé par rapport à la réalité, Guy Chaussinand-Nogaret va nous faire la grâce de les aborder.

La réalité des idées reçues :

Comme je le disais un peu plus haut, tout ce qu’on peut dire de terrible sur l’Ancien Régime n’est pas faux. Il est en effectivement vrai, que la monarchie française était despotique et jouait de la censure afin de mieux contrôler le royaume. Les livres imprimés aux frontières, l’aventure mouvementée de l’encyclopédie, ou encore les lettres de cachets, la réforme Maupeou comme la suppression du droit de remontrance des parlements sous Louis XIV, le prouve.
Il est vrai aussi qu’il existe un certain immobilisme réel et dans les esprits, comme l’atteste les freins que pose la religion, et les arguments que les nobles avancent pour garder et récupérer du pouvoir que l’absolutisme a bridé. En outre, la convocation des Etats Généraux de la fin du règne de Louis XVI montre bien cette société encore vue et divisée en trois ordres.
Cependant, comme l’auteur va le montrer à travers le 18ème siècle, l’image que l’on a de ce régime n’est pas tout à fait juste, même si elle n’est pas entièrement fausse.

 

Source: Externe

Versailles.

 Un monde en mouvement :

 En effet, l’ancien régime n’est pas un monde quasi statique et dictatorial qui se serait libéré d’un coup à la Révolution, l’envie de changement est déjà là et fait déjà parler d’elle avant ; Choiseul qui selon l’auteur ne va pas hésiter à aller contre la doxa officielle, la régence de Louis XV, l’avènement au pouvoir de riches bourgeois comme Colbert à la place de la noblesse, montre que ce gouvernement se transforme, se chamboule et commence à voir les choses différemment.
Idem pour la société, qui avec l’opinion publique, la déchristianisation des esprits et de l’espace public, et les Lumières qui fustigent la monarchie, la religion, les parlements (même si ce n’est que partiellement), se transforme et se libère.
Comme on le voit donc avec Guy Chaussinand-Nogaret, l’Ancien Régime à ses variations, ses nuances de gris, qu’il convient de souligner pour se rapprocher au plus proche de la réalité historique afin de sortir de l’image noire dont souffre ce régime politique. Toutefois une question se pose, puisque ce régime n’est pas si sombre, comment expliquer sa chute alors ?

 

Source: Externe

Philippe d'Orléans, Régent sous Louis XV.

La chute :

La réponse est simple et peut se résumer ainsi : le décalage entre la cour et le siècle. Et pour étayer cette réponse, qui est je pense celle de tous les historiens, l’auteur va avancer plusieurs arguments.
En vrac, on trouvera l’immobilisme de la cour qui ne veut pas voir son pouvoir ou ses privilèges réduits (Choiseul va tenter, il sera écarté) ; l’inefficacité d’un régime qui vit dans l’immobilisme et refuse d’évoluer dans sa généralité ; le mauvais calcul de Louis XVI en convoquant les États Généraux ; la méconnaissance par le roi de la nouvelle société née au 18ème siècle qui n’est plus celle des trois ordres et ni soumise ; ou encore l’idée que la population n’en peut plus d’être freinée et de ne pas être jugée pour son talent : « Le temps est venu de juger les hommes par ce qu’ils ont là, sous le front, entre les deux sourcils. » Mirabeau.
L’auteur va même avancer le fait que Louis XVI n’ait pas de maîtresse va coûter cher à la monarchie, car la maîtresse cristallise en temps normal toutes les passions et toutes les haines. Cela étant, comme un ministre peut très bien assumer ce rôle, j’avoue que j’ai un peu plus de mal avec cette théorie que l’auteur avoue lui-même être un peu bancale.
Bref ! Chaussinand-Nogaret avance diverses raisons, qui méritent pour certaines d’entre-elles (pas toutes citées) quand même des nuances. Comme le reste du livre au demeurant.

 

Source: Externe

Diderot.

Et je vais finir avec ça d’ailleurs. J’ai adoré ce livre pour tout ce qu’il nuance, précise, sur l’Ancien Régime (le gouvernement, les Lumières, les maîtresses…) même s’il est particulièrement axé sur le 18ème siècle, et pour l’honnêteté de l’auteur qui affirme lui-même que son livre n’est pas parfait. J’ai apprécié aussi les petites réflexions sur le système politique actuel, et les parallèles que l’on peut faire entre aujourd’hui et hier, d’ailleurs je ne suis toujours pas plus avancée sur la question : quel est le meilleur gouvernement ? Enfin, j’ai aussi apprécié la petite idée qui tue et qui affirme que la Révolution n’a rien inventé (là, il y a à creuser !).

« Il était acquis dès 1789, et l’historiographie n’a pas manqué de le confirmer, qu’un monde nouveau était né le jour de la prise de la Bastille. Première journée révolutionnaire, ce 14 juillet mémorable effaçait d’un coup dix siècles d’histoire et ouvrait la voie à une modernité épanouie dans la négation de tout ce qui avait jusqu’alors défini l’Etat monarchique, la pratique politique, la condition des sujets, la hiérarchie des états et les valeurs sur lesquelles reposait tout l’édifice social. Et si tout cela n’était qu’une fiction, une catharsis destinée à chasser les démons que la conscience nationale redoute parce qu’ils imposent encore aujourd’hui leur présence et leur pouvoir ? Et si 1789 s’était borné à établir le procès-verbal, dresser l’état des lieux, prendre acte d’une situation depuis longtemps acquise ? Et s’il s’était contenté de transformer l’usage en droit ? En effet, la Constitution sanctionna, plus qu’elle n’inventa, tous les acquis des décennies antérieures et alla peu au-delà des audaces que les deux siècles bourboniens, et surtout le dernier, avaient fait entrer dans les faits tant au plan social que dans les domaines plus instables de la pensée et de l’idéologie. » (p.49)

Toutefois, et malgré le fait que je conseille ce livre grandement, car il encourage à avoir d’autres méthodes de recherche et de réflexion sur cette période, j’ai quand même quelques bémols à partager. Premièrement ce livre reste trop en surface, de fait pour une personne qui connaît mal l’Ancien Régime ou le 18ème siècle, je pense qu’il ne convient pas car il ne développe pas assez les situations. Enfin, deuxièmement, je le trouve trop court pour aborder correctement les nuances que l’auteur avance, ce livre est trop rapide à mon sens. Cela n’enlève rien à son excellence, mais j’aurai aimé que l’auteur argumente un peu plus certains points qu’il avance. Cela étant, je le trouve magnifique quand même et pour moi il fait partie de ces livres à lire.

 

Extrait :

« Pendant longtemps et jusqu’au règne de Louis XV, le gouvernement d’un seul ne fut pas sérieusement conteste et jusqu’à sa remise en cause par le mouvement philosophique il fut accepté sans réticence, apparaissant aux yeux des commentateurs comme la forme la plus parfaite de gouvernement.
Accoutumés à la séparation des pouvoirs et au régime représentatif, le gouvernement d’un seul, assimilé à la dictature et au totalitarisme, nous apparaît comme un régime monstrueux ; il n’en allait pas ainsi à l’époque classique de l’Ancien Régime où ce type de gouvernement était justifié par l’histoire et par la volonté divine, car Dieu avait institué les rois pour gouverner ses créatures et inspirait leurs décisions. Il en allait ainsi partout et pas seulement dans les États catholiques. La religion dans laquelle baignait toute la société était un frein puissant à la toute-puissance du roi dont les scrupules de conscience pouvaient le porter à la mansuétude ; mais tout dépendait de la personnalité du monarque qui pouvait être débonnaire, autoritaire ou indifférent. Cependant la religion était aussi un poison qui autorisait toutes les cruautés. Le jour du sacre, le roi jurait de combattre l’hérésie et d’anéantir tout ce qui bravait l’orthodoxie royale en vertu du principe : un roi, une seule foi. » (p.30)